24.01.2008

LA VIE CONJUGALE ORDINAIRE

1 - LES CO-EPOUSES 
La polygamie est un état de fait mais n'est pas une situation ni générale, ni dominante.
. Examinons cette situation particulière de la condition de la femme.
  Exemple en 1969, un des quartiers de Béléko compte 68 foyers dont 11 seulement sont polygames ; dans un autre, considéré comme bastion de la tradition c’est 12 sur 57 ; dans un autre encore, le moins peuplé, 4 sur 16.
Ajoutons qu’apparemment, les jeunes semblent opter pour la monogamie, une évolution semble se dessiner.
Loin d’être un déshonneur ou une injustice, la situation de coépouse est ordinaire dans la société bamanan des années soixante.

 Quelles sont donc les raisons qui justifient la polygamie ? Voici les réponses dans l’ordre où elles ont été données.

- d’abord, pratiquement, c’est une solution aux nombreuses absences de l’épouse. Pour les naissances, fêtes ou deuils de sa propre famille. S’il faut compter deux ou trois jours pour la naissance d’un enfant fraternel ou sororal, le deuil du père implique trois mois d’absence, celui du frère aîné vingt jours, quinze pour le benjamin. Les circoncisions, excisions, fête du village natal, maladie imposent au minimum deux à trois jours. Pendant ce temps, pour le mari et ses propres enfants, la vie continue avec ses charges et servitude. Les coépouses prennent le relais.
- ensuite, le désir d’enfants, et de garçons surtout, pour le prestige et la ‘sécurité sociale’ implicite.
- la raison suivante ne laisse pas de surprendre. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, la femme bamanan n’est pas captive, ni victime d’une société masculine. Sa prépondérance dans la vie publique est réelle, voire son empire sur le mari est telle qu’il prend une seconde épouse pour s’y soustraire jouant de l’une contre l’autre !
- enfin, c’est le poids des travaux à accomplir qui incombent à la femme. Accroître le nombre d’épouse, c’est accroître le nombre de bras au travail.


L’entente entre les épouses (« sinàmuso ») est en fait souvent réelle. Bien sûr, une hiérarchie existe entre la première épousée (« musofolo ») et les autres. Elles travaillent ensemble sous la direction de l’aînée. La mère du mari (« bàmuso ») conserve la haute main sur la maisonnée.Chaque femme prépare la cuisine à tour de rôle. Ce service est d’ordinaire en relation étroite avec la vie sexuelle : le lien entre ‘la table’ et la ‘natte’ n’a rien pour surprendre. Que le mari la reçoive dans sa case ou qu’il se rende dans la sienne, importe peu. La condition de la femme d’enfanter va de pair avec celui de préparer la nourriture.
Il est d’ailleurs remarquable qu’après la ménopause, la femme ne cuisine plus. Elle sera amenée à donner des avis, être présente à des rituels comme si elle était ‘devenue un homme’.
Le malheur est que le mari polygame n'est pas toujours à la hauteur de ses responsabilités. Il est courant qu’il cède à une prédilection en faveur de la plus jeune des épouses et rompe ainsi l’harmonie du foyer.

L’une d’elles peut devenir « gàlomuso », femme délaissée.
Quelle attitude adopter alors ? Comment retrouver les bonnes grâces du mari ? Pour ce faire comment éviterait-elle le recours aux marabouts et devins qui lui donneront la recette miraculeuse (amulettes et talismans, poudres à faire boire au mari) pour retrouver sa place ?  
La jalousie, « sinava », peut être alors féroce et pas seulement dans les chansons.

2 - LE MARIAGE MENACE
 Comme de bien entendu, tous les témoignages concordent les époux bamanan sont fidèles ... ce sont les  femmes qui ne le sont point …
Il en est de la société africaine comme des autres, les aventures extraconjugales répondent aux épousailles formelles.
Les chansons et histoires nous en donnent la teneur.
Homme qui te cache,
Salut, petit homme qui te cache
Sur le toit de ta case.
Comment ça va à la maison,
Vieil imbécile couché
Sur le toit de ta case ?
Homme qui te cache,
Salut, petit homme qui te cache
Sur le toit de ta case.
Comment ça va à la maison,
Homme jaloux couché
Sur le toit de ta case ?

Cette satire exprime avec humour la situation du jaloux qui caché sur une terrasse pour surveillerles allées et venues d’une épouse réputée infidèle.
Mais, une femme de Béléko nous éclaire : « Ce n’est pas grave, pour les femmes mariées, d’aller vers une autre homme … à condition que le mari ne l’apprenne pas ! ».
Un jeune homme m’a dit de te saluer mon amie,
Un jeune homme qui a le teint clair
Et la peau noire
Te salue mon amie.
Où l’as-tu vu mon amie ?
Je l’ai vu là-bas à Nyoro, mon amie !
Quel pantalon porte-t-il mon amie ?
Un pantalon rayé, mon amie !
Un message qu’on vous confie, ça vous lie ?
Un message qu’on vous confie, ça vous lie !
Je cours à Nyoro voir mon ami !
 Et plus clairement.
Nos maris nous ont dit : « apportez nous de l’eau ».
Nos amants nous ont dit : « apportez nous de l’eau ».
Mon mari est assis sur un talus.
Mon amant est assis sur un talus.
Mon mari va se tasser, se tasser.
Tant qu’il attend sur son talus.
Je n’y vais pas
Pour demeurer auprès d mon amant.
 Le théâtre traditionnel du « kòtε » met en scène lui aussi ces situations où la femme adultère et le mari jaloux font rire.
Cependant, un adultère « jàdoya » peut se payer en principe par le fouet, le renvoi dans sa famille la tête rasée et la dot rendue au mari. Le code civil malien de l’époque autorise le juge à prononcer le divorce à la demande de l’un des époux.
Toutefois, commis entre beaux-frères et belles-sœurs, la 'faute' n’appelle pas à des sanctions, la famille assure en ce cas sa propre régulation.
Le mariage est souvent l’union fragile entre deux familles, le résultat des tractations laborieuses et ce n’est pas une faute passagère et sans lendemain qui va rompre l’union. Une simple amende (un chevreau, une poule sacrifiés au « bòli » * (voir  L'UNIVERS RELIGIEUX ANCIEN) peut réparer l’offense ou alors une convocation du fautif devant le conseil des anciens.

Remarques : ce sont souvent les chasseurs qui seraient victimes de ces déconvenues … Chasse/Gibier, Homme/Femme, Brousse/Village autant de couples antinomiques rimant avec Social/Asocial ou Contrôlé/Incontrôlé.
A ce titre pendant longtemps, les relations sexuelles dans la brousse étaient interdites et en principe impensables.

Sans doute existe-t-il aussi des maris qui sans scrupule n’hésitent à ‘prostituer’ leur épouse afin d’obtenir d’un créancier trop exigeant, la remise de dettes. A moins que le prêt de sa femme pour une ou plusieurs nuits sera un arrangement possible. Il ne semble pas que cette manière de faire soit à Béléko de pratique courante contrairement au fait de marier contre son gré l’une de ses filles.

3 - UNE VIE INCERTAINE OU LA DIFFICULTE D’ÊTRE  FEMME
La femme qui arrive au sein d’une nouvelle famille devra se faire aux habitudes et goûts des un-e-s et des autres, s’entendre dire qu’elle ne sait ni cuisiner, ni laver. Son mari lui-même sera longtemps pour elle un étranger surtout s’il est âgé.
Le vieux ne plaît à personne (ter)
Retourne toi, retourne toi
Sa barbe est toujours là
À côté de toi
Retourne toi, retourne toi
Toujours à côté de toi
Il crachouille !
Retourne toi, retourne toi
Il est là
Avec son bonnet à oreilles
Un manque de pudeur
A fait de vous
De vraies filles à vieillards
Ou bien, c’est la loterie que décrivent plusieurs chants :
Aller chez un mari
Ça ressemble à un partage de viande
Celle qui a de la chance
Héritera de la graisse
Celle qui n’en a pas
Rongera les os ! (bis)
Étrangère à sa belle famille, elle ne se sentira jamais intégrée. Le mariage est une condition à laquelle on se résigne par devoir et le bonheur consiste surtout à se satisfaire de son sort.
L’autorité incontestée de l’homme sur la femme est  fondée sur des dictons d’une ‘sagesse millénaire’ (!) : « La femme n’est pas maîtresse d’elle-même », ou « elle est née esclave, elle n’a pas d’âme » ou encore « elle est la semelle, il est la courroie ». Plus dur encore : « Venue dans ta maison (celle du mari), elle est susceptible de la quitter et d’épouser ton pire ennemi ».
 Face à cette situation, l’amitié (« teriya ») y compris celle née dans le quartier ou le village d’adoption sera souvent un recours : confidente et consolatrice, l’amie peut rendre des services.
Les liens d’une mère avec ses propres enfants (« jigiya ») et en particulier avec ses fils (« bàlima ») seront des soutiens et facteurs d’équilibre. Et, il existe, bien sûr, de nombreuses bamana heureuses.

4 - VIE ET MORT DU MARIAGE
 Les difficultés inhérentes à la condition conjugale conduisent parfois à des conflits graves, plus ou moins insolubles et amènent à l’éventualité du « fùrusa », littéralement la ‘mort’ («  ») du mariage(« fùru »).
 Il faut savoir que même épousée, la femme demeure partie intégrante de son propre groupe familial, elle conserve d’ailleurs son patronyme (« jàmu »). Elle écoute plus volontiers père et mère que mari. Il pourra arriver qu’une ‘fugue’ chez ses parents soit le recours à une dispute familiale. Mais, il semble qu’elle est moins fréquente qu’autrefois d’autant plus qu’on marie moins les filles contre leur gré.
Il est même arrivé en 1969 à Tyékouméla que deux jeunes gens refusant les projets des parents de la jeune fille se soient enfuis en Côte d’Ivoire.
Si la fugue relève de l’initiative de la femme, la répudiation est l’arme du mari. Suite à plusieurs fautes graves : travaux domestiques fait à la va-vite, douche du soir jamais prête, linge non lavé, cuisine immangeable, longues absences, … et faute de  s’amender, il peut arriver que son mari la chasse momentanément.
Ce peut être la première étape vers le divorce qui pourra avoir d’autres causes comme la stérilité de l’épouse, -malgré l’intervention éventuele d’un guérisseur.
Bien souvent (9 fois sur 10 dit-on), ce sont les interventions des mère et belle-mère, qui aboutissent au divorce. Les maris, par négligence ou avarice, peuvent aussi en être la cause. Ou encore, si l’union s’est faite aux temps de l’abondance et de la prospérité, et que les temps soient devenus plus durs et les promesse non tenues.
La femme peut même en appeler aux autorités, au commandant de Cercle (département), voire menacer de se suicider : c'est ce qu'affirme le chanson.
Papa commandant, mon père,
Griot respecté,
Je suis résolue à divorcer.
Si tu ne parles pas
Au père qui m’a donné la vie
Je vais me donner à l’hippopotame du fleuve
Pour qu’il fasse de moi son repas de midi.
 Le cas échéant, par l’intermédiaire du « fùrujatigi » (négociateur de mariage), les dons (pas ceux qui ont été mangés) faits depuis le « wòrosiri » (la promesse de mariage : * voir LE MARIAGE) sont restitués. La femme retourne chez ses parents mais les enfants de l’union restent dans la famille du mari.
Si c’est le divorce est imputable au mari (impuissance), la famille de l’épousée ne rembourse rien.

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