24.01.2008
LE MARIAGE
Note de la rédaction : le livre intitulé "MUTILEE" et signé 'Khaldy' chez OH ! Editions [et chez POCKET], actualise le thème décrit dans la thèse ici résumé. Seules différences, il s'agit d'une sénégalaise (et non malienne) de culture soninké (et non bamanan), d'un cas personnel (et non générique) ; Khaldy est née en 1959 et excisée en 1967 alors qu'elle n'a pas huit ans. Elle finit pas devenir militante du GAMS. Elle décrit le temps qui a fallu et les circonstances qui lui permettront de s'émanciper du joug traditionnel. Les relations familiales élargies et particulières sont une illustration parfaite du travail de René LUNEAU.
Rappel 1: les descriptions qui suivent décrivent la société rurale de 1960-70 ce qui correspond tout à fait au témoignage de Khaldy.
Rappel 2: les réalités décrites dans la thèse de René LUNEAU ou même dans l'ouvrage ci-dessus, sont pour une part dépassées. Au Sénégal, par exemple, l'excision est interdite depuis 1998 suite à l'action de personnes comme Aminata SY que nous avons rencontrée en 2006 à Roubaix.
A voir : le clip Non à l'excision, Tiken Jah Fakoly http://ma-tvideo.france3.fr/video/iLyROoaft-2g.html
1 -LES PREMIERES DEMARCHES
On attend le plus souvent qu’une fillette ait atteint l’âge de raison pour entamer auprès de sa famille les premières démarches.
Mais, ce peut être parfois dès 5-6 ans ou même au moment de la naissance où l’on annonce son intention en jetant quelques cauris (coquillages servant de monnaie) dans l’eau du bain de la bébée.
Le conseil de famille du garçon ne comprend que des hommes (dont le futur conjoint) entérine par la suite l’union envisagée. Le conseil de famille de la fille se réunit également fait interroger le génie familial voire les ancêtres et en général sacrifie un poulet.
Un intermédiaire, le « fùrujatigi » (négociateur du mariage) apportera à la famille de la fille l’accord officiel et public du « wòrosiri » (promesse de mariage): il est matérialisé par un sac de cuir contenant une centaine de cauris, du fonio, de la graine d’oseille et de coton.
Et, même si le mariage n’a lieu que sept ou huit ans plus tard, les deux familles se considéreront comme alliées.
2 - LA PORTE DU MARIAGE
Une fille ne sera jamais mariée avant d’être excisée mais le mariage surviendra quelques mois après l’excision (« seji », le mot convient aussi pour la circoncision des garçons) et la « selidenya ». période de réclusion qui l’accompagne. Ce sont les parents qui en décident, il n’y a ni âge prédéterminé, ni date fixée avec précision. Il suffit que l’on soit aux premiers mois de la saison sèche (décembre-janvier).
On prévient la famille du marié de la date afin que elle se prépare à offrir les cadeaux : un bouc, un coq, deux noix de kolas, neuf bandes de toile de neuf coudées chacune.
La veille du jour tout à la fois attendu et redouté, les fillettes participent à une veillée (« sòlosi ») animée par leurs tantes paternelles (« tεné ») qui chantent :
Je marcherai sur les genoux sans hésiter* (bis)
Je marcherai sur les genoux.
Pour la prévenante ‘Najε’
Je marcherai sur les genoux.
Quand je dis à la gentille ‘Najε’, ho
Tu ne veux pas me donner de l’eau ?
Vite, elle s’empresse
Pour me la donner.
Quand je dis à la gentille ‘Najε’, ho
Tu ne veux pas me laver ce récipient ?
En un rien de temps, le voilà propre
Pour me le donner.
Quand je dis à la gentille ‘Najε’
Tu ne veux pas me balayer cet endroit petite sœur ?
Voilà l’endroit balayé
Comme je l’ai demandé.
Je marcherai sur les genoux sans hésiter* (bis)
Aux premières heures du jour, les « tεné » (tantes paternelles) et les fillettes se rendent en cortège au lieu de l’excision –un lieu à l’écart dans la brousse-, revêtues de leur « ntòrola » (pagne de ‘résurrection’).
A leur arrivée, les filles s’écartent un peu, enlèvent leur pagne. Elles ne portent aucun bijou. Et se présentent une à une devant la forgeronne. Elles s’adossent à une vieille femme, une autre leur maintient les jambes et une autre encore leur couvre les yeux de sa main.
Le clitoris sera remis à la mère qui l’enterrera dans sa case.
Remarque sur cette pratique [note de la rédaction] : si le clitoris, parfois développé, venait en contact avec l’enfant lors de l’accouchement, ce serait, dit-on, grand malheur à venir pour lui. D’autre part, concurrent de la verge, il se dit aussi que l’enfant qui naît est à la fois mâle et femelle et qu’il faut en quelque sorte ‘sexuer’ la fillette en lui ôtant cet attribut.
Voir www.stopexcision.net ou www.gams.be
La reconstruction du clitoris est aujourd'hui une technique réparatrice au point.
Par symétrie, pour le garçon, la circoncision enlève un anneau de peau, partie réputée femelle.
En France, aujourd'hui, ce sont des milliers de jeunes filles concernées par cette pratique réalisée parfois au cours de vacances au pays des parents.
Dans son livre "L'AFRIQUE HUMILIEE", Aminata TRAORE, ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du MALI, évoque l'excision comme "une pratique culturelle dont nous comptons bien nous aussi en venir à bout. [... qui] perd déjà du terrain et mourra de sa belle mort le jour où le droit des femmes à l'éducation, à l'information, à l'emploi ainsi qu'à la décision économique et politiquesera respecté." Elle ajoute un peu plus loin que la situation de l'Afrique revient en quelque sorte à une "excision économique", exprimant qinsi que le meilleur moyen d'aider les les femmes dans leur émacipation est d'aider leur pays et l'Afrique en entier.
L’opération ne se passe pas toujours sans drame. S’il faut en croire une chanson, la fillette affolée renverse la forgeronne et lui crève les yeux.
Durant les quinze jours qui suivent, la cicatrisation est censée se réaliser, les excisées vont demeurer chez une vieille femme : c’est la « sejidenya », la retraite durant laquelle l’excisée prendra trois bains quotidiens dans le marigot (!).
Durant les mois qui suivent, elles passeront la journée avec leur famille mais reviennent dormir chez cette dernière.
3 - LES BIENS DU MARIAGE
Le mariage est moins la constitution d’un couple que l’alliance de deux lignages pour la survie, l’accroissement ou l’affermissement de leur liens mutuels.
Voici à Béléko des données concernant les ‘échanges’ de femmes entre ses quartiers ou avec des villages voisins pour une famille donnée, les Koulibali (pour 3 générations)
|
| Localisation des familles d’échange
| femmes Koulibali mariées | femmes admises chez les Koulibali | Nombre total de femmes échangées |
| Quartiers de Béléko | Flala | 1 | 0 | 1 |
| Dougouyala | 3 | 5 | 8 | |
| Gwengwena | 1 | 1 | 2 | |
| Sengala | 1 | 0 | 1 | |
| Villages voisins de Béléko | Tyékouméla | 6 | 2 | 8 |
| Ngolobala | 1 | 0 | 1 | |
| Seyla | 1 | 1 | 2 | |
| Wani | 2 | 0 | 2 | |
| Zanzona | 1 | 0 | 1 | |
| Dyana | 1 | 3 | 4 | |
| N’Tyola | 1 | 0 | 1 | |
| Kolonian | 1 | 1 | 2 | |
| Kotoula | 0 | 1 | 1 | |
| Total |
| 20 | 14 | 34 |
Bilan : 20 femmes ont été 'données' contre 14 'reçues' et sur 34 ‘échanges’ qui se sont faits avec un seul quartier de Béléko et deux villages voisins.
Toute union est réversible en principe mais, afin de la sceller solidement, des cadeaux sont remis par la famille de l’époux au long des années qui séparent le « wòrosiri » (promesse de mariage) de la venue de la femme dans la maison de son mari. Accumulés, ils finissent par représenter un don important : une trentaine de paniers de mil, une quinzaine de maïs, six de riz, un bouc, des coqs, et des poulets, sans parler des foulards, pagnes, noix de kola, de menues sommes d’argent, de journées annuelles de travail et l’argent du « tεrεmεli », versement final qui précède les cérémonies du mariage.
De fait, il est une œuvre de longue haleine, chose publique et reconnue, car les dons sont effectué par l’intermédiaire du « fùrujatigi » (négociateur de mariage), c’est pourquoi il est en principe difficile de le rompre.
Mais, tous les excès possibles sont imaginables que les chants et le théâtre dénoncent.
A noter :
- le mariage ‘par échange’ entre deux hommes qui ‘échangent ‘ leurs sœurs sans ‘frais’ en quelque sorte. Ce mariage est réputé ne rien valoir car si l’un des deux aboutit à une séparation, l’autre immanquablement devra suivre même s’il est irréprochable !
- le mariage de sa fille au marabout pour attirer ses bonnes grâces.
- les « biens du mariage» sont forcément dans les mains des anciens, c'est-à-dire de l’aîné qui contrôle de cette façon le mariage de ses cadets qui sont de fait sous tutelle. Il faudra aussi prévoir la dot des filles de la famille.
- ‘on dit qu’un pauvre ne s’achète pas d’esclave, il se marie’ « sεgεnbato tε jòn sàn nka ab fùrukε ».
- le mil, le tabac, le sel, la calebasse et surtout la noix de kola sont des éléments qui entrent dans le rituel des échanges à la fois pour leurs valeurs symbolique et marchande.
- le code civil malien fixe la dot à 20 000 F cfa soit 200 FF (30€) mais les pratiques familiales sont évidemment tout autres.
18:05 Publié dans solidarité internationale | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



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Commentaires
Le problème de l'excision et de ses mariages organisés me mettent toujours mal.
J'ai été touchée par l'histoire du mannequin Katoucha et son combat... Ses interviews juste avant sa mère, cette révélation tardive et tellement vraie.
En tant que femme, je considère qu'à notre siècle, même si nous devons respecter les traditions de chaque pays ou ethnie, cette liberté de vivre le plaisir et la liberté de choisir un compagnon pourra-t-elle un jour exister au Mali et ailleurs....
Ecrit par : Vanille | 19.05.2008
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